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«La gauche française est aujourd'hui à l'agonie»

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Bernard-Henri Lévy, essayiste

Pourquoi faites-vous le constat d'une gauche cadavérique?

Parce que, ayant voté pour cette gauche, m'étant battu pour sa candidate, parlant en quelque sorte de l'intérieur de la famille, je me sens, non seulement le droit, mais le devoir de dire la vérité: la gauche française est à l'agonie, et elle est à l'agonie, entre autres, parce qu'elle s'est incorporé toute une série de mauvais poisons qui appartiennent plutôt, d'habitude, au registre de l'extrême droite.

Pourtant, vous n'accusez jamais Ségolène Royal, juste son entourage, notamment Jean-Pierre Chevènement qui propagerait cette idéologie d'extrême droite.

C'est possible, oui. Peut-être l'amitié rend-elle aveugle. D'ailleurs, Royal elle-même vous dirait que tout le discours autour de l'ordre juste, de la discipline, etc., c'est elle, seulement elle, et que j'ai tort d'incriminer Che­vènement. Je ne sais pas.

Sur quelles valeurs la gauche doit-elle se reconstruire en vue de 2012?

Il y a tant de chantiers possibles ! L'internationalisme, par exemple. Ou la réconciliation entre la liberté et l'égalité. Ou l'exportation des droits de l'homme sans tomber dans le néocolonialisme. Ou même la repentance. Oui, je suis pour la repentance. Je pense même que la honte est une valeur politique noble qui hisse les hommes et les sociétés au-dessus d'eux-mêmes. Il faut que la gauche retrouve ses valeurs. Prenez l'affaire de l'immigration. Quand Sar­kozy parle de quotas géographiques, donc ethniques, le premier réflexe de Hol­lande, c'est de dire «pourquoi pas? ça se regarde...». Eh bien non. Cette proposition est contraire à l'esprit de la Constitution. Et donc, elle ne se «regarde» pas, elle se combat.

Vous croyez que DSK peut être le leader attendu?

Oui, bien sûr. Mais arrêtons avec les questions de personnes. J'ai écrit, moi, un livre pour essayer d'en revenir aux idées. Exemple d'idée: celle selon laquelle la gauche serait comme un arbre à deux branches, la branche sociale-démocrate et la branche radicale. Eh bien je le conteste, cet arbre n'existe pas et il n'y a pas de valeurs communes entre, mettons, Besancenot et Strauss-Kahn. Je n'ai rien contre Besancenot en tant que personne. Mais voyez le livre qu'il consacre à Guevara qui était un tortionnaire, un chef cruel, un homme qui faisait la chasse aux homos et qui fumait des cigares pendant qu'il assistait à des exécutions. La gauche, ce n'est pas ça.

Vous semblez garder de la sympathie pour Sarkozy.

Bien sûr. Mais la sympathie est une chose et la politique en est une autre. Et le Sar­kozy qui, pendant la campagne, dit que, contrairement à l'Allemagne, la France n'a pas commis de crime contre l'humanité, le Sarkozy qui couvre de son autorité ces histoires d'ADN et de quotas ethniques, n'est plus le Sarkozy que j'ai connu. Pareil pour les images de lui qu'on a vues, hier, avec Poutine. «La France, a-t-il dit, n'a pas de leçons à donner à la Russie en matière de droits de l'homme.» Eh bien si, elle a des leçons à donner. Et c'est lui-même, qui le disait dans ses discours d'avant élection.

Il a fait baisser le score du FN?

Oui. Incontestablement. Mais la vraie question c'est : «A quel prix?» Si c'est pour que le discours du FN envahisse les cales de l'UMP, ce n'était pas la peine. Voyez Hortefeux. Ou le désormais fameux Monsieur Guaino. Il n'est pas sain d'avoir, au sommet de l'Etat, un personnage capable, comme il vient de le faire avec moi, de désigner un citoyen, de le livrer à la vindicte publique et d'écrire qu'il «suinte la haine», qu'il a «la bave aux lèvres» et qu'il «n'aime pas la France».

Vous étiez contre la diabolisation de Sarkozy et vous parlez maintenant de frontnationalisation. Vous avez changé d'avis?

Non. Mais je pense que Sarkozy a ouvert des vannes pendant la campagne et qu'il ne sait plus trop comment les refermer. C'est son côté maître des marionnettes. Mais, parfois, les marionnettes vous échappent. Et vous avez un conseiller qui perd son sang-froid.

Si Sarkozy vous proposait une mission, l'accepteriez-vous ?

Non, bien entendu. Je crois à la sincérité de Kouchner ou Amara. Mais je ne pourrais pas, moi, jouer ce jeu. J'ai accepté une mission de Mitterrand sur l'influence de la France en Europe centrale. Une autre de Chirac sur l'Afghanistan. Mais j'avais, avec eux, moins de désaccords de fond.

Recueilli par Michael Hajdenberg 20 Minutes, éditions du 11/10/2007 - 22h53