|
|
|
|
Un Tibet chinois mais...Dans un entretien exclusif, le Dalaï Lama affirme qu'il n'y a pas d'avenir crédible pour le Tibet hors de la Chine. Pour autant que sa culture soit protégée par un statut de véritable autonomie.
Il espère un soutien en ce sens des Européens. Source: http://www.lalibre.be/article.phtml?id=10&subid=90&art_id=289001 GUY DUPLAT et PHILIPPE PAQUET Mis en ligne le 31/05/2006
ENTRETIEN Jovial, optimiste et pas rancunier, le Dalaï Lama. Il n'en veut nullement aux autorités belges qui avaient fait annuler sa visite, l'an dernier, et il reste confiant dans une résolution pacifique du problème tibétain. «L'intérêt du Tibet est de faire partie de la Chine», ne craint-il pas d'affirmer dans un entretien exclusif accordé mardi à «La Libre Belgique», à Yeunten Ling, l'Institut tibétain de Huy. Comment avez-vous réagi à l'annulation de votre visite en Belgique l'an dernier? Cela m'a donné plus de temps libre en Inde (où il vit en exil depuis 1959, NdlR)! (Rires). Il est évident que je ne veux pas créer d'embarras. Il arrive, dans beaucoup de pays, que les dirigeants trouvent parfois gênant de me rencontrer. Dans ce cas, pas de problème. Le plus important pour moi, en effet, est de rencontrer les gens. Mon engagement principal consiste d'abord à promouvoir les valeurs humanistes, ensuite à encourager la coexistence harmonieuse des religions. Je n'ai donc pas d'agenda politique, sauf quand je visite Washington ou le Parlement européen. Bien sûr, je me préoccupe aussi du problème tibétain. Depuis quelque 48 ans, nos efforts portent sur la démocratisation (de notre gouvernement en exil). Depuis cinq ans, nous avons réussi à mettre en place une direction politique démocratiquement élue. Samedi prochain est d'ailleurs jour d'élection pour le second scrutin démocratique de notre histoire. Désormais, les questions politiques, toutes les décisions importantes, sont dans les mains de cette direction élue, et pas dans les miennes. Vous allez bien demander aux responsables belges et européens de vous aider contre la Chine... Ma position n'a jamais été dirigée contre la Chine. Nos efforts ne visent pas la victoire d'une partie et la défaite de l'autre, mais une victoire mutuelle. La Chine est extrêmement sensible au problème tibétain, mais celui-ci ne pourra jamais être résolu par la seule force des armes. Ce problème ne fait du bien ni à la Chine ni aux Tibétains. Tôt ou tard, il faudra le régler de manière réaliste et sérieuse car il ne disparaîtra pas. Au Tibet comme à l'extérieur, les jeunes ne sont pas tous nécessairement religieux, mais, chez chacun d'eux, la conscience nationale est toujours très forte. Le problème tibétain subsistera donc tant qu'il y aura des Tibétains. Aussi, si des responsables politiques manifestent de l'intérêt et me posent des questions, mon devoir est de leur expliquer notre position. Je leur demanderai de nous aider à concrétiser un dialogue crédible avec le gouvernement chinois. La Belgique peut faire beaucoup parce que c'est une petite nation qui a de bonnes relations avec la Chine. Si vous exprimez votre préoccupation, cela aura certainement un effet très positif sur les esprits en Chine. Vous êtes toujours favorable à l'autonomie, plutôt qu'à l'indépendance? Oh oui, dans notre propre intérêt! Le Tibet est une nation arriérée -spirituellement très avancée, nous pensons, mais matériellement arriérée. Nous avons un vaste territoire, mais très peu peuplé et, au sein de la population, l'éducation moderne et la formation aux technologies font largement défaut. Aucun Tibétain ne veut conserver son vieux mode de vie. Nous, les Tibétains, voulons la modernisation du Tibet. Nous voulons un nouveau Tibet. Nous avons besoin du développement économique. Pour cette raison, le Tibet peut retirer de plus grands bénéfices matériels en continuant de faire partie de la République populaire de Chine. Pour autant que le gouvernement chinois nous accorde une réelle autonomie qui, seule, peut sauvegarder la culture du Tibet et préserver son fragile environnement. Ne pas rechercher la séparation est donc dans notre propre intérêt. J'admire toujours l'Union européenne. Ces nations pour qui la souveraineté était si précieuse, si sacrée, sont maintenant mentalement plus avancées et peuvent voir leur intérêt commun. La souveraineté individuelle est devenue secondaire. Vous avez même le courage de sacrifier vos monnaies nationales! Aussi je pense qu'une petite nation comme le Tibet, confrontée aux nouvelles réalités, a tout intérêt à se joindre à une grande nation, pourvu qu'elle reçoive les garanties pour protéger sa culture, y compris sa langue et son écriture, une des plus anciennes du monde. Comment, dans ces conditions, accueillez-vous l'arrivée prochaine du chemin de fer à Lhassa? De manière générale, je l'accueille favorablement. Ce lien ferroviaire est une des manifestations du développement économique que nous souhaitons. En soi, c'est très positif. Beaucoup de nos amis émettent, toutefois, des réserves. Il ne faudrait pas que le train serve à amener encore plus de Chinois au Tibet. Des 300 000 habitants que compte Lhassa, les deux tiers sont déjà des Chinois. Les Tibétains sont obligés de parler de plus en plus chinois. Leur mode de vie, y compris leurs habitudes alimentaires, devient plus chinois. C'est pourquoi j'en viens à me demander si, intentionnellement ou non, une forme de génocide culturel se déroule sous nos yeux. La Constitution de la République populaire de Chine mentionne, par ailleurs, le droit de toutes les minorités ethniques à l'autonomie. Or, si le Tibet devient le pays des Chinois Han, l'autonomie ne se justifiera plus! Craignez-vous de faire les frais du renforcement des relations entre la Chine d'une part, l'Inde et le Népal d'autre part? Pas du tout. Depuis 1959, et malgré les changements successifs de gouvernements, l'Inde a une politique constante envers les réfugiés tibétains sur son territoire. Il nous a encore été répété que celle-ci ne changerait pas en dépit de l'amélioration des relations avec la Chine. Pour le Népal, je ne sais pas. Il y a trop d'incertitudes là-bas. (Rires.) Maintenant que la démocratie y est rétablie, nous allons voir. Une chose est sûre: Tibétains et Népalais sont pour moi des frères et soeurs jumeaux. © La Libre Belgique 2006 |