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Mers el-Kébir: De l'autre côté de la failleExposé en douze failles.
Pessimisme positif oblige.
Tombe de l'amiral Darlan - 25 avril 2005
C'est pire qu'une faille, c'est tout un réseau de fractures et de fissures qui séparent des mentalités. D'un bord à l'autre, on est très proches, mais il faut faire des kilomètres dangereux et sinueux si on veut se rencontrer. La première faille, c'est entre ceux qui ont fait la guerre et ceux qui ne l'ont pas faite. Le rapport est inégal : ceux-là ont acquis des droits à faire valoir auprès de ceux-ci. Mais ceux-ci sont proportionnellement de plus en plus nombreux et ignorent de plus en plus leurs devoirs à l'égard de ceux-là. Les jeunes d'aujourd'hui ne savent pas très bien la différence entre Douaumont et Jurassic Park : d'étranges êtres disparus. Première faille. La guerre 39-40 est infiniment mieux connue, grâce à un effort patriotique soutenu : tout le monde sait qu'elle s'est essentiellement déroulée dans le ghetto de Varsovie et à Auschwitz, condition nécessaire sinon utile pour avoir son bac. Mémoire collective trafiquée : deuxième faille. Dans les directions interdépartementales des anciens combattants et victimes de guerre, la première question qu'on se pose chaque lundi matin, c'est combien de tombes militaires ont été profanées pendant le week-end : c'est en effet devenu le sport national des jeunes cons imbibés. A la limite, certains ne le font que parce qu'ils sont contre la guerre : ces tombes sont bien évidemment celles d'affreux bellicistes. Troisième faille. Il est déjà extrêmement difficile de faire comprendre aux générations actuelles en quoi a consisté le deuxième conflit mondial, les belligérants, les alliances, les enjeux et les rapports de forces. Ils ne voient tout simplement pas le rapport entre cette rage de s'entrétriper et la construction actuelle d'une union européenne. Il s'agit des mêmes nations, partiellement des mêmes populations. Mais ceux qui arrivent à l'âge de voter et de toucher le RMI sont nés dans une ambiance où il n'y a rien à gagner, tout à toucher. C'est comme l'air qu'on respire, gratuit. Quatrième faille. La notion de vainqueur et de vaincu ne s'applique plus qu'aux supporters d'équipes apatrides et interchangeables de footballeurs. Bon, il subsiste quelques bribes de souvenirs : l'ennemi, c'était l'Allemand, ça on s'en souvient. Et cette faille-là est infiniment profonde. C'est la cinquième. On ne sait plus pourquoi, mais c'est ancré. On ne peut pas Blairer les Anglais, mais on ne sait pas qu'ils ont été l'ennemi héréditaire, ni pourquoi. Alors, qu'est-ce que c'est que Mers-el-Kébir ? Ah ! « On » se serait donc battus contre les Allemands dans ce coin ? Et où est-ce d'ailleurs ? Là, on atteint la faillle la plus lointaine et la plus absurde : c'est les Anglais qui ont coulé des navires de guerre français ! Essayez d'expliquer. Enfin, tentez d'expliquer ; mais sachez que la capacité d'attention des représentants de la France de demain est limitée aux brèves séquences auxquelles savent sagement se limiter les présentateurs du journal télévisé, en redisant plusieurs fois les quelques mots-clés, et en martelant certains mots, non pas pour leur signification, mais pour scander le propos qui, sans cela serait perdu : toute information est reçue passivement, car on peut regarder ou écouter pendant des heures, en zappant au premier soupçon d'ennui. Le principal problème avec les enseignants, c'est d'ailleurs qu'on ne peut pas les zapper. Comme tout est reçu indistinctement, la guerre, le tsunami, la ferme aux célébrités ou Harry Potter, n'imaginez surtout pas retenir l'attention avec un paradoxe comme une bataille navale absurde : car tout est devenu absurde et banal à la fois. La septième faille ne concerne pas que les jeunes cerveaux déserts : elle est politique et concerne une volonté délibérée d'oblitérer certains événements génants de notre passé historique. Mers-el-Kébir est une superfaille, car il s'agit d'oublier une défaite ; il s'agit d'oublier une défaite infligée par nos alliés du moment ; il s'agit d'oublier une défaite subie sur les côtes de l'Autre France, celle qu'on voudrait bien bannir de la mémoire collective, qu'on appelait jadis l'A.F.N., qu'on ne distingue plus bien d'ailleurs de l'A.O.F. et de l'A.E.F. On cherche en vain ce qui pourrait constituer une catharsis salutaire. C'est dans l'inconscient collectif, et ça ne veut absolument pas redevenir conscient ! Qu'est-ce en effet que Mers-el-Kébir ? Ça veut dire le Grand Port, c'est à l'ouest d'Oran. Située sur une côte variée et pittoresque, entre les djebels Orouze et Mourdjadjo, c'est une vaste rade, profonde et sûre, qui peut abriter une flotte importante, ce qui lui a donné de tout temps une importance stratégique considérable. Dans les environs, il y avait des villages enchanteurs : Saint-Cloud, Saint-Rémy, Kléber, Saint-Louis, Fleurus, la plage de Roseville, le port de Saint-Leu, où l'on trouve incidemment de magnifiques mosaïques romaines. Mais la huitième faille est passée par là. Ne cherchez plus ces lieux sur les cartes... C'est à 150 km d'Almeria en Espagne. Vais-je mentionner la neuvième faille ? C'est l'histoire de la mouche et du vinaigre. Lorsqu'on veut que le cimetière marin commémorant la bataille de Mers-el-Kébir soit rapatrié par les autorités compétentes de la France, il est certain que le meilleur moyen d'y parvenir consiste à dire que « ce que pense le Ministère des Anciens Combattants ne nous intéresse pas » et que les responsables du saccage du cimetière sont « les Ambassadeurs en Algérie, les Ministres ». Il s'agit simplement ici d'une faille psychologique. Cela me fait penser à Ionesco et Maurice Druon disant des artistes qui s'adressaient au ministère des affaires culturelles : « Ils viennent une sébille à la main et un coktail molotov dans l'autre». On peut être très déterminé, mais il faut savoir qui tient le bon bout du bâton avant de négocier. La France est une grande nation, à l'épiderme épais, qui a su brader sans frémir des souvenirs autrement patriotiques que celui des victimes de ce massacre injustifiable commis par les Britanniques. Nous (je parle des autorités compétentes), qui avons eu l'inconvenance d'envoyer un navire de la Marine nationale commémorer avec les Anglais la bataille de Trafalgar, n'aurons pas le moindre scrupule à laisser quelque entrepreneur oranais passer sur les dépouilles des marins de 1940 des bulldozers achetés au Canada avec l'argent que nous versons à l'Algérie pour un gaz surpayé. Chiche ? On y construira un bel hôtel touristique avec toutes les commodités. Il y a des évidences qui échappent, pas seulement aux générations nouvelles-venues, mais tout simplement au cochon de contribuable. Car, si l'on vandalise chaque jour impunément cimetières civils comme cimetières militaires sur le territoire français, qu'est-ce qui peut faire croire que le cimetière marin de Mers-el-Kébir, une fois démantelé et reconstitué en France, sera mieux à l'abri ici que là-bas ? Là, c'est une faille dans notre civilisation. Et de dix. Car, à ce compte, pourquoi faire l'impasse sur les centaines milliers de tombes françaises, civiles comme militaires, abandonnées en 1962 ? Enfin, de ce qu'il en reste. Pour Mers-el-Kébir, je ne vois qu'une solution, c'est de demander aux Anglais de financer la réparation de leur turpitude. On n'en est plus à un « no » près. Mais la onzième faille, c'est toujours en fin ce compte la même : qui va payer ? Faille numéro douze. Personne ne pense aux mesures de rétorsion. L'impunité des soi-disant actes d'incivilité, qui sont en fait des actes de guerre entre civilisations, semble tellement garantie qu'elle constitue une gigantesque tache aveugle. Le respect n'est pas une chose naturelle. Si on ne punit pas sur-le-champ le tout premier acte d'insolence, on ouvre le champ libre à tous ceux qui vont suivre. Et là je n'entends qu'un silence de plomb. J'ai eu un oncle qui a servi sur le « Dunkerque » (avant guerre), et qui a conservé toute sa vie la photo de ce bâtiment sur le mur de sa cuisine. Mais sa tombe a été taggée il y a deux ans. Par X. Il y a décidément beaucoup d'inconnues à résoudre dans l'équation de notre société. Et j'aurai l'inconvenance de dire que ce n'est pas en déplaçant un cimetière qu'on résoudra celle-là. L'innommable. |