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MALAWI - Famine à l'écart des camérasLe Malawi est gagné à son tour par la crise alimentaire. Et la communauté internationale ne fait rien. Faudra-t-il attendre de voir des enfants morts de faim à la télévision pour que des aides soient débloquées ?
Dans les champs dénudés qui entourent Chikwawa, dans les collines du sud du Malawi, les gens sont toujours prêts à s'arrêter pour discuter. Ils sourient toujours, en fouillant dans les herbes desséchées pour trouver des racines sauvages. Les femmes qui tentent d'acheter une poignée de patates douces au marché se chamaillent aimablement en comptant le peu d'argent qu'elles ont. Mais demandez-leur ce qu'elles mangent, et leur sourire s'efface. "Nous vivons d'air pur, toutes nos récoltes sont perdues, explique Lighton Kampira. Nous avons semé à la bonne époque, nous avons attendu que ça germe et que ça pousse, mais tout s'est fané, faute de pluie, une fois arrivé à hauteur du genou. Le maïs, le sorgho, le millet, tout est perdu." Le Malawi est en pleine crise alimentaire. Les Nations unies ont tiré le signal d'alarme. Il faut d'urgence 88 millions de dollars d'aide alimentaire au Malawi. Or Jan Egeland, le représentant des Nations unies, a révélé début septembre qu'il n'avait pas reçu un sou. Le problème, semble-t-il, c'est que les gens du Malawi n'ont pas assez faim. Pour Neil Townsend, d'Oxfam, les parallèles avec le Niger sont effrayants. "La crise nigérienne était prévue six mois à l'avance, mais les pays riches n'ont pratiquement rien fait avant la onzième heure. Résultat, les gens sont morts. Et, aujourd'hui, une crise menace dans le sud de l'Afrique... Si les pays riches attendent une fois de plus que les équipes de télévision arrivent avant de donner suffisamment d'argent, les populations du sud de l'Afrique paieront le prix de leur indifférence." La population du Malawi attend toujours. Les pluies ne sont pas arrivées en janvier Ce sont les enfants qui souffrent le plus, car ils ne peuvent digérer les racines sauvages. Les parents échangent des recettes de bouillie ou de purée pour les rendre plus digestes, mais elles ont peu d'effet. Dans le village de Mangulenje, Sankhulani, 3 ans, mastique une mangue verte. En temps normal, un adulte la lui enlèverait immédiatement de peur que le fruit pas mûr chamboule son estomac, mais l'enfant a déjà le ventre distendu par la faim et personne n'a le c½ur de lui prendre son casse-croûte. Son ami Mponya, lui aussi en haillons et le ventre gonflé, le regarde avidement. Au lieu de courir, comme la plupart des gamins de 3 ans, ces enfants se déplacent lentement et avec lassitude, à la recherche d'un coin d'ombre pour se protéger du soleil de midi. Les pluies ne sont pas arrivées en janvier, ce qui a détruit les cultures qui auraient dû être récoltées en avril. Les paysans sont confrontés à une double crise financière. Sur le marché mondial, le prix du coton - principale source de devises de la région - a plongé, privant les petits producteurs d'une source de revenus vitale. Pour aggraver les choses, un champignon empêche les plants de croître correctement et les producteurs ont dû tirer un trait sur une grande partie de leur récolte. L'année dernière, une année électorale, le gouvernement a promis de fournir des engrais et des semences à tous ceux qui en avaient besoin, mais rien n'est arrivé. Le prix du maïs a grimpé en flèche - un panier de 5 kilos, qui l'an dernier coûtait 50 kwachas [0,30 euro], en coûte aujourd'hui 120. Les paysans pensent qu'on en sera à 180 kwachas en octobre. Tous les ménages doivent se serrer la ceinture - les exploitants ne pouvant plus se permettre d'engager des ganyo, des saisonniers, pour les moissons, les revenus des ménages les plus pauvres ont également disparu. Selon les estimations des organisations d'aide, 4,5 millions de personnes ont faim aujourd'hui et elles ne reçoivent que 30 % de la nourriture dont elles ont besoin. Les gens vivent de ce qu'ils peuvent trouver. Ils mastiquent des racines de palmier, mâchonnent des bwenbwa, un fruit acide, et sont tout contents quand ils réussissent à réunir une poignée de masavo, un genre de tamarin. La plupart de ces produits n'ont pas de valeur nutritive et provoquent des douleurs stomacales et des indigestions. Les parents sont désespérés. "Mes enfants ont encore un peu à manger, mais ils ont toujours faim et ils ne rient plus", confie Navaya, 35 ans. "Ils me demandent tout le temps davantage à manger. Je passe des semaines à travailler au Mozambique pour leur acheter de la nourriture, mais je ne peux pas supporter de ne pas les satisfaire." La famine, s'il y en a une, devrait frapper entre novembre et février, avant la moisson de l'année prochaine, mais une fois que les gens seront malades de mois de dénutrition. Or les réserves existantes se tarissent et, à ce moment-là, il sera trop tard. Jennifer Nkhuya, son fils de 1 an dans les bras, confie : "Mon bébé ne reçoit pas assez de lait et celui qu'il reçoit est amer à cause des racines sauvages que je mange. Il ne grandit pas comme il devrait - je le sais. Mon aîné, qui a 4 ans, était beaucoup plus grand que lui à cet âge parce que nous avions plus à manger, à l'époque." Comme au Niger, les problèmes du Malawi ne sont pas passés inaperçus. L'American Famine Early Warning Systems Network observait en juillet que les prix du maïs augmentaient "plus rapidement que la normale sur certains marchés locaux, une évolution qui limitera probablement l'accès à la nourriture pour la plupart des ménages les plus pauvres". Il précisait qu'il fallait une action urgente "pour éviter que la situation actuelle, déjà préoccupante, se transforme en crise alimentaire". Des mises en garde similaires concernant une pénurie alimentaire avaient été émises à la fin de l'année dernière au Niger, au moment où il était devenu évident que des millions de personnes ne pouvaient se procurer de nourriture en quantité suffisante. Les demandes d'aide de l'ONU furent ignorées jusqu'à ce que les enfants commencent à mourir de malnutrition. La situation est différente au Malawi - le gouvernement, mieux organisé que celui du Niger, a déjà interdit l'exportation du maïs et des engrais pour empêcher les prix d'augmenter encore. Les autorités vont à la rencontre des communautés rurales pour évaluer l'ampleur du problème. Le Programme alimentaire mondial et Oxfam ont commencé à distribuer des vivres dans certaines des zones les plus touchées et travaillent avec des organismes publics locaux pour essayer d'endiguer la crise. Mais nombre de personnes au Malawi ont atteint le point de rupture et craignent de ne pas vivre assez longtemps pour voir l'aide arriver. Plusieurs cours d'eau se sont déjà taris et les puits creusés fournissent peu d'eau. La famine achève les malades du sida "Le sida aggrave tous les problèmes du Malawi", explique James Bwirani, un responsable local d'Oxfam. "Si le chef de famille est malade, la famille perd sa principale source de revenus, la femme doit rester à la maison pour s'occuper de lui et les enfants doivent quitter l'école et trouver du travail. En cette période de pénurie alimentaire, l'homme, si c'est lui qui a le sida, ne peut pas travailler pour acheter à manger." Pour les gens de Mangulenje, le problème alimentaire est peut-être déjà en train de tuer les malades du sida. "Mon voisin, Jeffrey Simoka, n'avait que 45 ans, mais il est mort il y a deux semaines. Il avait le sida et une maladie associée, et sa famille n'avait rien à lui donner à manger, raconte Langison Cement. On a essayé de l'aider, mais on n'avait rien à partager non plus. Sa femme est morte il y a plusieurs années. Aujourd'hui, ses deux enfants sont allés vivre chez sa s½ur, mais elle n'a rien à manger non plus, alors ils vont tous souffrir beaucoup." Ses amis connaissent des histoires similaires d'enfants abandonnés et de malades mourant faute de nourriture dans leur village. Sisilia Patrick se fraie un chemin dans la foule pour obtenir une pile de patates douces qu'un paysan a rapportées d'une ville voisine. Comme les patates douces sont moins chères que le maïs, la bataille est féroce. "Il me les faut, il n'y a rien d'autre, confie-t-elle. C'est sans espoir, nous sommes complètement coincés. Mes cultures ne pousseront pas. Mes enfants ont déjà faim et je ne sais pas quand ils mangeront. Est-ce que vous ne reviendrez nous aider que quand certains d'entre eux seront morts ?" Meera Selva The Independent Sida Le Malawi possède l'un des taux d'infection au VIH les plus élevés du monde : au moins 16 % de la population vit avec le virus. L'espérance de vie était de 45,2 ans en 1985, quand le premier cas de sida a été diagnostiqué dans le pays. Aujourd'hui, elle est tombée à 39 ans. |