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Faute de traiter au corps les questions clés : nul espoir, pas d'avenir

Guy Milliere, Philosophe, économiste, professeur d'histoire des idées et des cultures à Paris VIII, traducteur d'Hayek.
Participe aux travaux de plusieurs think tanks, dont l'American Enterprise Institute et la Hoover Institution. Spécialiste des États-Unis ou il enseigne également.

Le site officiel de Guy Millière: http://www.guymilliere.com/
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Deux livres sur la situation de l'Europe sont parus aux Etats-Unis au cours des dernières semaines : While Europe Slept, de Bruce Bawer, et Menace Over Europe, de Claire Berlinski.

Le livre de Bawer est d'autant plus intéressant que son auteur est un homosexuel américain de gauche qui a choisi de quitter les Etats-Unis au moment de la première élection de George Walker Bush pour une terre qui lui semblait moins hostile, et qu'il idéalisait. Après plus de cinq ans passés sur le Vieux continent, Bawer a regagné l'Amérique et trouve soudain beaucoup de clairvoyance et de lucidité à ses anciens ennemis républicains conservateurs. Pourquoi ? Parce qu'il a vu l'Europe, son vieillissement, ses lâchetés, la montée en elle de l'islam radical. Parce qu'il a réalisé l'aveuglement de la plupart des hommes politiques et des journalistes qu'il a rencontrés. Au Danemark, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, à ses yeux, la cause est entendue : l'Europe est perdue. Elle sera dans quelques décennies un territoire du dar-el-islam. Ceux qui veulent vivre libres seront partis, à ce moment, vers des terres plus propices.

Claire Berlinski offre un constat extrêmement proche et ajoute au tableau tracé par Bawer une description de l'effondrement moral des Européens, de leur glissement généralisé vers le relativisme, de l'impossibilité pour nombre d'entre eux de distinguer encore le bien du mal et de discerner ce qu'est le totalitarisme. Comme Bawer, Berlinski pense que l'Europe doit se conjuguer au passé : à cause de l'islam radical, mais aussi à cause d'une démission des élites et d'un consentement au pire. Une analyse que je partage avec Bawer et Berlinski, et qui confirme le diagnostic que j'avais déjà posé dans mon ouvrage Un goût de cendres.

Dans mon dernier livre Pourquoi la France ne fait plus rêver (Page après Page, 2006, ¤ 14,50), je décris les métastases supplémentaires du cancer qui ronge un pays qui me semble n'avoir plus guère d'avenir. Avec des yeux d'économiste, mais aussi d'historien, je me suis penché sur le déclin puis l'effondrement des civilisations. Quand le processus fatal s'enclenche, fort peu de gens en perçoivent les enjeux. Ils sont un peu plus nombreux à faire preuve de lucidité lorsque le mal s'aggrave ; mais ils ne parviennent guère à se faire entendre. Un sentiment de malaise et d'inquiétude se diffuse quelquefois parmi les populations. Mais finalement, ce sont les observateurs extérieurs les plus clairvoyants.

Si j'ai été le premier à dire qu'un syndrome inquiétant se mettait en place, je ne suis plus le seul. Des ouvrages écrits par Nicolas Baverez ou Jacques Marseille ont connu un certain succès. L'anxiété est perceptible dans les conversations, mais tout se passe comme si nul ne tirait concrètement les conclusions qui devraient s'imposer. Au contraire, certains hommes politiques, quand ils ne sont pas populistes ou démagogues, ironisent et fustigent les « déclinologues », comme si le mal résidait surtout dans la tête de ceux qui le détectent.

Voici quelques points qui font qu'au sein d'une Europe crépusculaire, la France l'est encore davantage :

  1. Aucune véritable réponse n'est apportée aux déchirures majeures et profondes de la société française. L'Europe vieillit, et la France ne fait pas exception. Mais cette dernière s'acharne à l'ignorer et à en occulter les conséquences en termes d'emploi, de retraites, d'immigration, d'assurance santé. D'ailleurs, l'Hexagone n'est pas un pays multicolore et multiculturel, mais un pays nettement clivé entre une minorité, jeune, arabe et africaine, de confession musulmane, et une majorité, vieillissante, de confession chrétienne et parfois juive. Dans l'histoire, absolument tous les pays divisés sur ce mode ont fini dans la guerre civile et l'autodestruction. Personne ne l'exprime en France ni ne regarde cette situation en face, ce que je regrette.
  2. Impossible aujourd'hui, en France, pour quiconque espère être entendu, lu ou imprimé, de s'éloigner d'une pensée unique de plus en plus massive au fil du temps. Il y a trois ou quatre ans, je pouvais encore, comme d'autres qui « pensent mal », comme Nicolas Lecaussin ou Florin Aftalion, être publié dans les pages « opinion » des grands journaux : c'est devenu utopique. Au même titre que de publier mes livres chez de grands éditeurs. Parler de l'islamisme, des Etats-Unis ou d'Israël d'un point de vue libre est impensable en France, où l'on écrit sous le regard des islamistes, du Quai d'Orsay et des marchands d'armes, à moins de n'avoir qu'un éditeur clandestin, un public confidentiel.

Mes seules valeurs sont la liberté individuelle, les droits naturels des êtres humains, la liberté d'entreprendre, et le refus de tout racisme et de toute discrimination. Pourtant on me caricature de manière ignoble, dans le dessein de me tuer intellectuellement. Au nom d'un totalitarisme sournois qui se promeut antitotalitaire. Parmi ceux qui tentent d'étouffer ma voix se trouvent aussi des Juifs qui se prétendent solidaires des causes que je défends. Tels cette directrice éditoriale d'une grande maison d'édition, qui, après m'avoir félicité pour mon « courage », entreprit de m'ignorer avec mépris. Je ne puis imaginer qu'elle ait rejoint les cohortes antisémites qu'elle disait abhorrer.

Je ne suis pas la seule victime d'une liste noire inverse de celle qui fit florès sous McCarthy, aux Etats-Unis. Combien de talents assassine-t-on en France aujourd'hui ? Combien de livres condamne-t-on à l'inexistence ? Combien de vérités cache-t-on ? La population française n'a accès, de plus en plus, qu'à la pensée unique, et à l'indigente expression qui la caractérise.

  1. Cette pensée unique, dans les médias et l'édition, va de pair avec un blocage désastreux de la liberté de choix politique. A tel point que les différences entre le PCF, Lutte Ouvrière et la LCR sont perçues comme capitales et non comme de simples nuances d'un même courant totalitaire. Tous les candidats à la candidature du Parti socialiste français recourent à l'esprit de la lutte des classes ou à l'idée que seule l'action sociale contre le « grand capital » et la finance transnationale peut permettre le progrès économique.

Même Ségolène Royal, la très « moderne » comme on dit, se laisse aller, sur son site Désirs d'avenir, à poser des questions grotesques du type : «Que peut faire l'action politique pour que les entrepreneurs innovent et créent des emplois ? ». Sans l'action politique, en somme, selon madame Royal, il ne pourrait se concevoir d'innovation ni de création d'emplois. Bouffonnerie. Pas une seule des inventions qui ont fait la civilisation dans laquelle nous vivons n'est issue de l'action politique. Pas un seul emploi productif n'a été créé par elle. On le sait dans le monde entier, mais les connaissances qui circulent planétairement semblent s'arrêter aux portes de l'E.N.A. et à celles du Parti socialiste français.

On pourrait espérer qu'en face de la gauche, on trouve un discours différent. Mais non. Ou pas vraiment. Après avoir trouvé du charme à Saddam, Le Pen semble faire les yeux doux à Ahmadinejad, et, lorsqu'il s'agit de la France, il prévoit de renforcer la redistribution sociale chère aux socialistes, mais au bénéfice des Français estampillés comme tels, blancs de préférence. Dans La route de la servitude, Friedrich Hayek démontrait que le national-socialisme, c'était du socialisme teinté de nationalisme. Le Pen correspond bien à la définition de Hayek. Quant à Villiers, il entend bouter les musulmans hors de France, ne faisant guère de différence entre musulman et islamiste, et propose également des mesures très sociales au service des Français très français et d'eux seuls, qu'il nomme « patriotisme populaire ». Il se rapproche, lui aussi, de la définition de Hayek. A la différence qu'il est clair que Le Pen est antisémite, ou pour le moins (vraiment pour le moins) antisioniste, alors que Villiers, lui, est simplement xénophobe.

Par indulgence, je ne parlerai pas de François Bayrou. Reste l'UMP et son candidat logique. J'aimerais être certain que Nicolas Sarkozy puisse dynamiter le blocage, mais je l'en pense de moins en moins capable. Sarkozy ne s'est jamais positionné clairement en faveur de la liberté économique. Il n'a jamais été aussi audacieux que Tony Blair, travailliste anglais. Il a parlé d'effort, ce qui est vague et ne coûte rien ; de négociations avec les partenaires sociaux, c'est-à-dire les syndicats que noyautent des communistes de diverses obédiences, ce qui est terriblement significatif. S'il reste évident qu'il déteste Chirac, il devient très difficile de voir comment il pourrait rompre avec la sclérose socialiste française. Sarkozy, j'en suis convaincu, ne sera pas un Reagan français ni l'équivalent d'une Thatcher ; mais je ne demande qu'à être détrompé. Il tient compte des sondages : il sait que la liberté économique qui serait seule salvatrice fait peur aux Français, et il la laisse de côté. Il parle d'ordre et d'immigration, car c'est plus fédérateur que la liberté économique.

Parce que personne n'incarne une réelle rupture avec l'inertie et le socialisme ambiant, des jeunes gens ont créé un parti appelé Alternative libérale. Je leur souhaite bonne chance, mais je n'ai pas d'illusions. Mon ami Alain Madelin n'a cessé de souligner qu'il serait temps que la France cesse d'être une exception et qu'elle s'inspire du dynamisme qui prévaut dans d'autres régions de la planète. Il a recueilli moins de 4% des voix, alors que les partisans du statu quo en ont obtenu 96%. Un score sans appel !

Il n'y aura, je le dis, pas de liberté de choix, pas de pluralisme digne de ce nom en 2007. L'Europe va mal. La France se trouve dans une situation plus catastrophique encore. Les Français se voient interdire l'accès aux outils nécessaires à la compréhension, mais ils ne s'en rendent même pas compte, persuadés qu'ils sont de vivre dans une société libre. A travers le prisme de leurs lunettes françaises, ils ne voient pas que la France est une pitoyable et pantelante exception. Décidément, la France ne fait plus rêver, c'est un fait.

  • Source : www.desinfos.com - La revue des infos