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Patrick Poivre d'Arvor. "Les Bretons ont un grain de folie"Olivier et Patrick Poivre d'Arvor publient « Solitaires de l'extrême » (éditions Place des victoires).
Olivier et Patrick Poivre d'Arvor
Cet ouvrage superbement illustré raconte l'aventure des navigateurs solitaires qui ont écrit les plus belles pages de l'aventure maritime depuis la fin du XIX e siècle. De Joseph Slocum à Ellen MacArthur, en passant par Alain Gerbault et Eric Tabarly, tous les héros légendaires de la voile prennent place dans ce livre qui incite à l'admiration et à la rêverie. Patrick Poivre d'Arvor donne au Télégramme les raisons qui l'ont conduit, avec son frère Olivier, à consacrer un livre à ces marins de l'extrême. Comment expliquez-vous la fascination que vous inspire les navigateurs solitaires ? Je pense que nous avons tous envie de voyager. Surtout quand on exerce des métiers très prenants et, hélas, parfois un peu trop parisiens. Il me semble par ailleurs que nous avons tous besoin de goûter à la solitude. C'est en tout cas vrai en ce qui me concerne. Sans doute parce que notre univers professionnel est peuplé de trop de multitude. Vous consacrez de nombreux chapitres aux navigateurs d'antan. De Joshua Slocum à Bernard Moitessier. Depuis quelques années, les choses ont beaucoup changé. Avec le sponsoring et avec les progrès technologiques. L'aventure a-t-elle toujours le même goût ? Les choses changent en effet à cause du GPS, de la balise Argos et du routage depuis la terre. La dimension aventureuse et le risque existent moins désormais. Il n'empêche que le nombre de disparus en mer, au cours des vingt dernières années, demeure très impressionnant. Ce tribut payé à la mer explique-t-il votre fascination pour ceux que vous appelez les « solitaires de l'extrême » ? Bien sûr. Tous ceux qui aiment la mer sont fascinés par ce qu'il y a en dessous, par cette étrange profondeur dont on ne sait finalement pas grand-chose. Et tous les amoureux de la mer sont fascinés par le danger qu'elle recèle. Vous consacrez un long chapitre à Alain Gerbault. Ce navigateur de légende n'est-il pas une figure ambiguë, certes un grand navigateur, mais aussi un dandy snob et un vichyste avoué ? Peu importe. Il a été pétainiste parce qu'il s'est opposé au gouverneur de la Polynésie française de l'époque. On était alors loin de Paris, Londres ou Vichy. Il ne s'agissait pas d'un choix politique. Gerbault était en réalité quelqu'un de profondément sincère. C'est pourquoi après avoir été, en effet, une des figures du dandysme de l'entre-deux guerres, il est devenu le navigateur solitaire qu'il a été jusqu'à la fin de ses jours. Eric Tabarly est-il l'homme qui incarne la rupture entre la voile à l'ancienne et la voile moderne ? Avec Pen Duick, il est dans la légende, avec le « Paul Ricard » il est le premier marin d'exception à assumer le sponsoring ? Tabarly a découvert la voile, avec son père, sur un bateau construit à la fin du XIX e siècle. Il a démarré la compétition dans l'anonymat, et n'est entré en pleine lumière qu'en 1964, lorsqu'il a devancé le légendaire sir Francis Chichester dans la transat anglaise, en arrivant premier à Newport, alors que personne ne l'attendait et que nul ne l'avait prévu. À l'époque, les bateaux n'étaient équipés d'aucun système de repérage. Et c'est pourtant cet amoureux de la voile à l'ancienne qui a initié par la suite la modernisation de la course au large, avec par exemple le routage et le sponsoring. Tabarly a été ainsi l'homme de la tradition et l'homme de la rupture. Parmi les grands navigateurs qui figurent dans votre livre on compte quelques terriens (Marcel Bardiot, un Auvergnat, et Alain Colas, un Bourguignon), mais la plupart de vos héros sont bretons... Cela va de soi. La plupart de ceux qui, aujourd'hui encore, se lancent à la poursuite des records en mer sont bretons. Et quand ils ne sont pas natifs de Bretagne, ils sont basés sur nos côtes. Tout cela va de pair avec la nature bretonne. Pour accomplir de tels exploits, il faut avoir un grain de folie. Et les Bretons ont ce grain. Il faut avoir aussi le sens de la poésie, ils l'ont. Et puis, il faut aussi aimer les grands horizons. Et quand on a, comme les Bretons cette fenêtre exceptionnelle sur le large, on a forcément envie de partir et de découvrir toujours davantage. Comment expliquez-vous que les marins français dominent à ce point la course au large et qu'ils soient par ailleurs désespérément absents des grandes régates comme celle de « l'America » ? J'ai du mal à le comprendre. On a failli être très bons sur l'América's cup, avec des hommes comme Bruno Troublé, Marc Pajot et le baron Bich. Après cela, nous nous sommes relâchés. Il faut dire que cette compétition nécessite sans doute plus d'argent que de savoir-faire maritime. Ce n'est sans doute pas un hasard si la coupe est aujourd'hui détenue par des Suisses, ce pays qui n'est pas précisément maritime. À vous lire, on a le sentiment que la majorité des navigateurs solitaires dont vous évoquez le parcours ont en commun un port d'attache : les îles Marquises. Comment expliquez-vous cela ? Pour y être allé moi-même, je comprends combien ces îles, à l'abri de tout, sont fascinantes. Le cimetière où l'on peut voir les tombes de Gauguin et de Brel est bien cet endroit du bout du monde que chacun cherche. Et, bien sûr, d'abord les navigateurs solitaires, ces marins de l'extrême. C'est un endroit magique où les solitaires peuplent leur solitude. |