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Les ducs de Bretagne retrouvent leur splendeur

Renaissance - 8 février 2007 à Nantes

Entièrement restauré, le château ducal rouvre ses portes. François II et la reine Anne hantent encore cette forteresse, auguste empreinte du flamboyant passé d'une province jadis indépendante.

Par Katia Baron
http://www.historia.presse.fr/data/mag/722/72202201.html

Ventre-saint-gris ! Les ducs de Bretagne n'étaient pas de petits compagnons ! » Tels sont les mots célèbres qu'Henri IV, admiratif, aurait prononcés à la vue du palais ducal. Nous sommes le 13 avril 1598. Le roi se trouve au château pour promulguer le célèbre édit de Nantes, accordant aux protestants la liberté de culte.

L'histoire du château commence en 1207. La construction d'un premier édifice est entreprise à l'emplacement de la muraille gallo-romaine, datant du IIIe siècle, de la cité des Namnètes. Gui de Thouars, époux de la duchesse Constance, pose les premières pierres de la Tour Neuve : une simple tour circulaire destinée à affirmer la puissance des ducs face à celle des comtes et de l'évêque de Nantes. Au milieu du XIIIe siècle, les ducs Pierre de Dreux, dit Mauclerc, et Jean Ier le Roux agrandissent le château. Puis, Jean IV de Montfort, duc de Bretagne depuis 1365, ajoute un rempart flanqué de plusieurs tours polygonales, modifiant considérablement l'ensemble. Situé au confluent de la Loire et de l'Erdre, au coeur de la cité, le château ducal bénéficie d'une position géographique exceptionnelle pour la défense et l'expédition. Lorsque, en 1466, l'arrière-petit-fils de Jean IV, François II, constate que « ce chastel [...] situé en l'une des plus principales et magnifiques villes de nestedict païs [...] si petitement et indigent de reparation », il décide de le « reparer et mectre en grant et bon appareil de logis et fortifficacion ». Les travaux débutent deux ans plus tard. Le premier château laisse place à l'édifice actuel. Sa fille, Anne, complétera et embellira son oeuvre jusqu'en 1499.

La construction du palais ducal s'inscrit dans un contexte d'essor touchant l'ensemble de la cité nantaise, après une période difficile (guerre de Succession de Bretagne de 1341 à 1381) et une longue série de catastrophes : ouragans de 1387 et 1401 et incendies de 1405, 1410, 1415. D'un point de vue démographique, on estime à la fin du XVe siècle la population nantaise à environ 15 000 âmes et 2 000 habitations, plaçant ainsi la ville au rang de première cité de Bretagne à côté de sa rivale, Rennes. Nantes est également la capitale intellectuelle du duché grâce au millier d'étudiants qui fréquentent la première université bretonne de droit et théologie, créée en 1460.

D'un point de vue politique, les menaces qui pèsent sur l'indépendance de la Bretagne poussent François II à affirmer sa volonté face au pouvoir royal, notamment en installant la cour ducale dans un château semblable à une forteresse militaire. Ainsi, côté ville, l'édifice en granit et schiste composé de sept tours reliées par des courtines et un chemin de ronde affiche une mine austère. Côté cour, les bâtiments en pierre de tuffeau sont beaucoup plus élégants et lumineux.

L'intérieur du palais est, sous François II, réellement somptueux : meubles et tapisseries d'exception, soieries, velours, bijoux, orfèvrerie. Le duc affiche sa richesse, et donc sa puissance : « Le temps de la cité des ducs fut aussi celui de la prospérité, de la puissance et de l'indépendance », note Olivier Pétré-Grenouilleau. François II aime le luxe et la fête, allant jusqu'à faire graver sur un de ses bijoux : « Il n'est plaisir que de liesse. » Le duc apprécie même « toutes les belles inutilités qui rendent la vie juteuse comme un fruit mûr dans la bouche ». Train de vie royal, cour fastueuse et moeurs libertines divertissent en outre les 70 familles de privilégiés (environ 500 Nantais) qui fréquentent la cour. « Fastueux seigneurs ces ducs de Bretagne ! Leur train égalait la magnificence des cours les plus riches », ajoute l'historien.

C'est dans ce château, que le 25 janvier 1477, Anne de Bretagne, fille de François II et de Marguerite de Foix, vient au monde. Son biographe, Philippe Tourault, raconte : « En cette fin janvier 1477, les cloches de la vieille cité médiévale de Nantes carillonnent à la volée ; de carrefour en carrefour la nouvelle se répand ; des attroupements puis des cortèges se forment jusqu'aux portes du château où vient de naître la future duchesse. » Cette petite fille représente tous les espoirs du duc : après le décès de sa première épouse et de longues années d'espoirs déçus, il a enfin un enfant légitime. François II est, en effet, déjà le père de deux garçons et d'une fille, mais tous trois issus de sa liaison avec Antoinette de Maignelais. L'un des plus grands et des plus puissants duchés d'Europe occidentale a désormais son héritière.

La Bretagne de François II est alors une nation à part entière possédant sa justice, ses finances, ses impôts, son clergé, une armée et des ambassadeurs indépendants. Cinq ministres, dix-sept chambellans, des dizaines de domestiques s'affairent dans le palais. On veille à ce que la jeune princesse ne soit entourée que des meilleures nourrices, gouvernantes, afin qu'elle devienne, souligne Philippe Tourault, « non pas une femme savante, mais une duchesse éclairée, apte à défendre l'indépendance de la Bretagne contre ceux qui la convoitent, qu'il s'agisse de Louis XI ou de ses successeurs ». Le souverain, que ce duc insoumis exaspère, ne rêve que d'une chose : réunir la Bretagne à la couronne ! Mais François II est bien décidé à se battre coûte que coûte pour garder le duché indépendant.

Le 9 février 1486, les états (l'assemblée des représentants élus) de Bretagne reconnaissent Anne comme héritière légitime. Les velléités d'indépendance de son père provoquent un énième conflit avec le nouveau souverain, Charles VIII. En 1487, les armées du roi font le siège de Nantes, mais finissent par battre en retraite. Un an plus tard, les Bretons sont battus à Saint-Aubin-du-Cormier et François II se voit contraint de signer le traité du Verger permettant à la France de contrôler la succession de la Bretagne et l'obligeant à marier sa fille avec l'assentiment du roi de France.

Anne n'a que 11 ans lorsque, le 9 septembre 1488, elle perd son père et hérite du duché. Le 19 décembre 1490, elle épouse par procuration l'archiduc Maximilien d'Autriche à qui, depuis 1487, elle était promise comme contrat d'alliance afin de protéger le duché de l'invasion des armées françaises. Aussitôt, Charles VIII s'empare de Nantes. Anne, réfugiée à Rennes, attend en vain le secours de son mari... Et fait finalement annuler un mariage que des théologiens déclarent sans valeur.

Anne se voit contrainte de demander la paix à la France. On la lui accorde, mais à des conditions qui permettent au royaume d'avoir la mainmise sur une grande partie de la province. En outre, la duchesse se résout à épouser, le 16 décembre 1491, le roi Charles VIII. « Le mariage venait solder, explique Olivier Pétré-Grenouilleau, une guerre contre la France perdue par le duché. La tutelle française fut donc dès le début évidente. Mais la Bretagne continuait à disposer d'une justice indépendante et de ses impôts, traditionnellement légers. » Anne devient, par cette union, reine de France, l'une des plus grandes nations d'Europe. En avril 1498, Charles VIII meurt accidentellement et, conformément à son contrat de mariage, Anne se remarie avec le cousin et successeur de son époux, le roi Louis XII. L'union est célébrée dans la chapelle du palais nantais le 8 janvier 1499. Le couple royal, installé au château de Blois, aura deux filles : Claude en 1499, et Renée en 1510. Mais Anne qui, jusque-là, était en parfaite santé, tombe malade. Les médecins diagnostiquent une gravelle (des calculs dans les voies urinaires) et lui recommandent de garder la chambre. Fin 1513, son état s'aggrave et, le 9 janvier 1514, elle s'éteint. Son corps est inhumé à Saint-Denis, mais son coeur enfermé dans un reliquaire revient à Nantes, dans sa mère patrie.

Le 18 mai 1514, Claude de France épouse le cousin de son père, François d'Angoulême, successeur de Louis XII, en janvier 1515, sous le nom de François Ier. Le 22 avril, Claude signe un acte par lequel elle fait don de la Bretagne à son époux « pour en jouir sa vie durant ». A sa mort en 1524, la province est léguée par testament au dauphin François de France alors âgé de 7 ans (le futur François III de Bretagne). Le 4 août 1532, François Ier réunit les députés des états bretons à Vannes pour faire accepter la décision de sa femme. Le gouvernement français présente un argument de poids : « Si les états sont compréhensifs, jamais, jamais plus il n'y aura de guerre entre la France et la Bretagne. »

Et c'est dans le château ducal que le roi François Ier annonce l'union du duché de Bretagne avec la couronne de France. La province préserve cependant ses institutions fiscales, judiciaires et administratives. La signature de ce pacte d'union réelle et perpétuelle marque également la transformation du palais breton en résidence royale. François Ier profite d'un de ses séjours pour faire apposer ses initiales sur l'un des murs du château, affirmant ainsi la nouvelle appartenance de ce monument au royaume de France. L

En complément

Prochaines expositions : "France, Nouvelle France, la naissance d'un peuple français en Amérique", du 10 mars au 10 juin 2007. "Anne de Bretagne, une histoire, un mythe", du 30 juin au 30 septembre. Château ducal.Renseignements et réservations : 02 51 17 49 99.

Visite guidée

Pas moins de quinze années de travaux ont été nécessaires à la restauration du château des ducs de Bretagne, propriété de la Ville de Nantes depuis 1915. Fermé depuis mars 2004, le monument rouvre au public le 8 février. Dès le 9, et pour une quinzaine de jours, des manifestations culturelles seront organisées pour célébrer l'événement. L'opération concerne l'extérieur de l'édifice (douves, jardins, circuit des remparts et cour) aussi bien que l'intérieur, comme le précise le conservateur Marie-Hélène Jouzeau : « Nous nous sommes attachés aux bâtiments de la fin du XVe siècle construits par François II et Anne de Bretagne. Ces parties du monument qui constituaient la résidence ducale n'avaient jamais été restaurées : c'est donc sur celles-ci que l'essentiel des travaux a porté, ainsi que sur la Conciergerie (du XVIIIe) qui avait été séparée du Grand Gouvernement à la suite de l'explosion de 1800. Ce sont les parties les plus grandes et les plus intéressantes historiquement. Nous allons aussi ouvrir au public des salles qui ne l'avaient jamais été. » Un musée permanent est consacré à l'histoire du château, de la ville et du pays nantais. Composé de 32 salles, cet espace permet de suivre l'histoire de Nantes, depuis les Gallo-Romains, à travers plus de 800 pièces. Le multimédia y trouve sa place : « Des films seront réalisés spécialement pour le musée, précise Marie-Hélène Jouzeau. Des bornes interactives permettent par ailleurs aux visiteurs d'approfondir un thème et de visionner des images contemporaines ou conservées dans un autre lieu. » Le musée organisera également deux ou trois expositions par an, des conférences, visites contées avec interventions d'artistes, manifestations ponctuelles, ainsi que des spectacles.